top of page
charles_mullon-0006.jpg

Portrait

Équations, évolution et paillettes

Ce portrait est né d’une proposition personnelle, à contre-courant de certains retours initiaux de collègues journalistes à l’Université de Lausanne (Unil) qui jugeaient le sujet peu attractif. J’ai précisément choisi de m’y tenir pour relever ce défi: rendre intéressant le portrait d’un mathématicien, et montrer qu’un profil en apparence discret peut révéler des facettes inattendues. Le média que j'ai choisi pour ce travail est L’uniscope, le magazine en ligne du campus de l’Unil, qui publie régulièrement des portraits de scientifiques.

J’ai découvert Charles Mullon grâce à un détail surprenant sur ses réseaux sociaux: sa passion pour l’émission de téléréalité RuPaul’s Drag Race, à mille lieues de son profil académique. Ce contraste m’a donné envie de mieux connaître ce théoricien, dont la présence médiatique se limite presque exclusivement à ses publications scientifiques. 

Son travail consiste à utiliser des modèles mathématiques pour comprendre l’évolution. L’un de ses axes porte sur l’émergence de la diversité au sein d’une même population. C’est précisément cet aspect qui m’a intriguée et que j'ai souhaité explorer, en cherchant à comprendre ce qui motive ses recherches. Cet intérêt s’inscrit aussi dans un engagement personnel. Je collabore régulièrement au magazine Lambda à Vienne, destiné à la communauté LGBTIQ+, où je traite de sujets scientifiques et médicaux. Ce travail m’a sensibilisée aux questions de représentation et aux parcours atypiques dans le monde académique. Aborder ce portrait, c’était aussi une manière de poursuivre cet engagement dans un autre contexte éditorial.

Le sujet n’a pas été immédiatement accepté par la rédactrice en cheffe de L’uniscope. J’ai dû défendre l’absence d’un angle d’actualité fort. Une première piste – un symposium organisé en début d'année par le chercheur sur les questions de sexe et de genre – n’a pas pu être exploitée dans les délais. (Par une coïncidence chanceuse, j’ai finalement pu rattacher le portrait à l’ouverture d’un centre de recherche en théorie de l’évolution à l’Unil, annoncée peu avant la publication.)

L’entretien s’est déroulé sous la forme d’une promenade au bord du lac Léman. Les conditions étaient difficiles: il faisait très froid, ce qui rendait la prise de notes impossible en marchant. J’ai également choisi de ne pas utiliser d’enregistreur, car j’ai senti au début une certaine réserve chez mon interlocuteur. Un risque assumé, qui m’a obligée à être entièrement présente dans l’échange, à être à l'écoute avec une attention accrue, à relancer et à reformuler ses propos régulièrement pour m’assurer d’avoir bien compris. Cette approche m’a beaucoup appris, mais a aussi exigé une rigueur immédiate: à la fin de la rencontre, je me suis assise pour consigner les éléments essentiels, puis j’ai complété par des recherches pour clarifier certains concepts théoriques. Cela m’a permis d’aborder l’écriture avec une matière riche et déjà bien structurée.

Au fil de la promenade, j’ai été frappée par l’évolution de mon interlocuteur. Très réservé au départ et peu enclin à se mettre en avant, il s’est progressivement ouvert. Cette transformation a guidé mon écriture. J’ai fait le choix de ne pas viser l’exhaustivité biographique, mais de capter cette progression et, à travers elle, l’essence du personnage.

La réaction du chercheur après publication a confirmé ce choix. Initialement hésitant, Charles Mullon s’est dit très satisfait du portrait. Ce retour positif m’a marquée car il illustre exactement ce que je cherche à faire: établir une relation de confiance pour permettre à des profils discrets de se livrer, et rendre ainsi visibles des parcours qui le sont rarement – particulièrement dans le monde académique. C’est une démarche que je souhaite poursuivre dans ma pratique de journaliste scientifique. 

bottom of page