Certains virus combattent les bactéries, et pourtant ils sont rarement utilisés
Pour mon enquête finale, j’ai choisi un sujet proposé par la rédaction du magazine Horizons : la phagothérapie. La seule consigne était la longueur maximale (8’000 signes), avec un libre choix du format, de l’angle et des interlocuteurs. Mais ce que j’avais d’abord perçu comme un « simple sujet scientifique » s’est rapidement révélé être un défi complexe – et finalement bien adapté à un traitement sous forme d’enquête. Ce format est aujourd’hui peu pratiqué en journalisme scientifique, faute notamment de ressources, à l’exception de certains grands titres, notamment outre-Atlantique.
La phagothérapie existe depuis plus d’un siècle et pourrait représenter une alternative aux antibiotiques face à la crise des bactéries multirésistantes. Pourtant, en Suisse comme dans la majorité des pays occidentaux, son utilisation reste marginale et n’est autorisée que dans des cas ponctuels. Seule la Géorgie, pour des raisons historiques et politiques, a maintenu ces traitements : pendant la guerre froide, l’accès limité aux antibiotiques classiques a stimulé la recherche sur les bactériophages, virus capables de cibler et détruire certaines bactéries. Depuis l’essor des antibiotiques, plus simples à produire à grande échelle de manière standardisée, cette approche a été largement abandonnée ailleurs – malgré un profil de sécurité favorable, des coûts de production relativement faibles et des résultats cliniques encourageants. Aujourd’hui encore, de nombreuses personnes, y compris suisses, se rendent en Géorgie pour accéder à ces traitements.
Pour comprendre ce paradoxe, j’ai posé ma question centrale : pourquoi l’accès à un traitement prometteur reste-t-il si difficile en Suisse, pays réputé pour la qualité de son système de santé ?
J’ai commencé par un travail documentaire approfondi : articles scientifiques, rapports de l’OMS, statistiques sur les infections résistantes, règlements de Swissmedic, directives de l’Académie suisse des sciences médicales et livres spécialisés, notamment celui d’un journaliste scientifique actif sur le sujet depuis vingt ans. J’ai aussi analysé des contenus médiatiques et des films consacrés à des patientes et patients traités par phagothérapie, dont un réalisé par l’Académie des sciences naturelles qui retraçait le parcours d’un patient guéri aux HUG en 2023. Ce travail m’a permis de cerner les dimensions scientifique, historique, politique et économique du sujet, et aussi d’identifier les acteurs et actrices clés à rencontrer.
Puis est venue la partie terrain. J’ai interviewé neuf personnes aux profils variés, dans toute la Suisse et en trois langues (allemand, anglais, français) : chercheur·euses, médecins, expert·es en production de médicaments et en économie, ainsi que représentant·es de patient·es. Chaque rencontre apportait un éclairage différent : complexité légale, difficultés économiques, manque d’incitations politiques, ou encore défis méthodologiques liés à des essais cliniques portant sur un traitement très personnalisé. Un défi particulier s’est rapidement imposé : dans ce domaine restreint, plusieurs interlocuteurs et interlocutrices se connaissaient et avaient parfois collaboré. J’ai donc dû rester particulièrement vigilante, croiser les informations et interroger mes sources de manière critique afin de limiter les biais.
Le plus grand challenge a toutefois été de trouver une personne concernée prête à témoigner. Après plusieurs tentatives, sans succès, via des professionnel·les de santé, des chercheur·euses et mon entourage, j’ai choisi de m’appuyer sur le témoignage du patient présenté dans le film des Académies. Ce récit, confirmé comme emblématique par plusieurs spécialistes, a permis de mettre un visage humain sur cette problématique complexe. Si le délai de publication l’avait permis, je me serais davantage investie dans la recherche de témoignages indépendants, notamment via des associations de patient·es.
Au fil de l’enquête, j’ai fait des choix méthodologiques assumés : hiérarchiser mes sources, croiser les informations, questionner les données officielles et accepter les limites de ce que je pouvais obtenir. J’ai aussi dû synthétiser des contenus très techniques pour les rendre accessibles, sans perdre en rigueur scientifique. (Nb : L’article original a été rédigé en allemand, ma langue maternelle, puis traduit en français par une traductrice professionnelle, comme c’est l’usage pour Horizons.)
Cette enquête m’a donné l’occasion d’exercer pleinement un rôle que je considère central dans le journalisme scientifique : décrypter des sujets complexes à forte importance sociétale, identifier des angles originaux, et rendre visibles des problématiques peu présentes dans le paysage médiatique. Elle m’a également donné un nouvel élan pour poursuivre ce type d’investigation. Depuis, j’ai déjà identifié deux nouveaux sujets que je suis en train de proposer à différents médias, avec la même ambition : explorer des enjeux scientifiques complexes et leurs implications concrètes pour la société.
