Ici on crée des scènes de crime à l’aide de traces de doigts
Depuis l’obtention de mon CAS en journalisme scientifique au MAZ, à Lucerne, en 2023, je collabore régulièrement avec Horizons – le magazine suisse de la recherche scientifique, en tant que journaliste indépendante. Ce titre, édité par le Fonds national suisse en collaboration avec les Académies suisses des sciences, paraît quatre fois par an en trois langues (allemand, français, anglais).
Chaque numéro s’articule autour d’un dossier principal (« Focus »), défini par la rédaction en chef. Ce dossier est complété par des articles consacrés à de différentes recherches en cours en Suisse. Ces sujets sont confiés à des journalistes scientifiques libres. Si certains paramètres sont fixés – thématique, longueur, parfois des expert·es –, le choix de l’angle, la sélection des sources et la construction du récit restent de notre responsabilité. Le travail se fait en échanges réguliers avec la rédaction, avant et parfois pendant la réalisation du sujet.
Ce reportage constitue mon premier mandat de grand format pour Horizons. Il s’agit du reportage photo principal de l’édition de mars 2026. C’était ma première véritable occasion de réaliser un reportage de terrain en collaboration avec un photographe.
Le sujet – le laboratoire du professeur Andy Bécue à l’École des sciences criminelles de l’Université de Lausanne – m’a été proposé par la rédaction. Les recherches de ce chimiste portent sur la détection des traces digitales. Contrairement à ce que ce terme laisse parfois penser, il ne s’agit pas de traces numériques, mais bien d’empreintes laissées par les doigts. À l’heure où l’ADN occupe une place centrale dans les enquêtes forensiques, ces techniques restent pourtant largement utilisées, tout en reposant sur des procédés anciens et parfois problématiques, notamment en raison de l’usage de solvants polluants. Cet enjeu environnemental me semblait un point d’entrée pertinent pour le reportage. Un second axe de recherche du groupe, qui a retenu mon attention, concerne la création de traces artificielles – un domaine peu connu que je souhaitais mieux comprendre et contextualiser.
La phase de préparation a été essentielle. Après un premier travail de recherche documentaire, j’ai échangé à plusieurs reprises avec le chercheur pour identifier ce qui pouvait être montré concrètement : gestes, objets, manipulations, présence des membres du laboratoire. Le sujet comportait aussi une dimension sensible : certaines techniques ne peuvent pas être détaillées publiquement. Il a donc fallu définir précisément ce qui pouvait être dit et montré, ce qui a impliqué plusieurs allers-retours. Cet aspect m’a particulièrement intéressée, car il demande une rigueur et une précision proches de celles du travail scientifique.
Le reportage s’est déroulé sur près de trois heures. Andy Bécue et deux de ses doctorantes avaient préparé plusieurs démonstrations, ce qui rendait l’expérience particulièrement riche – presque trop. Le défi a été de garder le cap, de ne pas me laisser emporter par la quantité d’informations et de rester attentive aux éléments essentiels pour le récit. Ce travail de sélection, de décider ce qui fait sens pour le lecteur ou la lectrice, a été central.
J’ai particulièrement apprécié la collaboration avec le photographe, Pierre-Yves Massot, qui travaille depuis plusieurs années pour Horizons comme professionnel d’image indépendant. Comme moi, il avait été mandaté par la rédaction pour ce projet. Nous ne nous connaissions pas, et pourtant nos approches se sont révélées très proches. Avant la visite du laboratoire, nous n’avions eu qu’un bref échange ; malgré cela, et sans réelle concertation en amont, notre attention s’est portée sur des éléments similaires. En découvrant les images après coup, j’ai constaté qu’elles correspondaient très largement aux scènes que j’avais choisies de retenir dans mon texte. Cela m’a confortée dans une écriture guidée par l’observation et l’intuition.
Avec ce reportage, je voulais me confronter à un format que je considère comme l’un des genres phares du journalisme, en particulier en presse écrite. Mon objectif était clair : faire vivre une expérience au lecteur ou à la lectrice, en l’amenant à découvrir un univers auquel le grand public n’a généralement pas accès. Raconter, donner à voir, à entendre, à sentir. C’est un exercice que j’avais encore peu pratiqué jusque-là et que je souhaitais développer.
Enfin, ce projet a impliqué un travail linguistique particulier. L’article a été rédigé en allemand (ma langue maternelle), puis traduit en français par une traductrice professionnelle mandatée par la rédaction. Les échanges avec les scientifiques ont, eux, eu lieu en français. Ce va-et-vient constant entre les langues, combiné à la précision du vocabulaire forensique, a demandé une attention particulière, notamment lors de la validation des citations. Un travail de précision exigeant, mais très formateur.
