Équations, évolution et paillettes
Ce portrait est né d’une proposition personnelle, à contre-courant de certains retours initiaux de collègues journalistes à l’Unil qui jugeaient le sujet peu attractif. J’ai précisément choisi de m’y tenir pour relever ce défi : rendre intéressant le portrait d’un mathématicien, et montrer qu’un profil en apparence discret peut révéler des facettes inattendues. Ce type de portraits de scientifiques est régulièrement publié dans L’uniscope, le magazine du campus de l’Unil.
J’ai découvert Charles Mullon grâce à un détail surprenant sur ses réseaux sociaux : sa passion pour l’émission de téléréalité RuPaul’s Drag Race, à mille lieues de son profil académique. Ce contraste m’a donné envie de mieux connaitre ce théoricien, dont la présence médiatique se limite presque exclusivement à ses publications scientifiques.
Son travail consiste à utiliser des modèles mathématiques pour comprendre l’évolution. L’un de ses axes porte sur l’émergence de la diversité au sein d’une même population. C’est précisément cet aspect qui m’a intriguée et que je voulais explorer, en cherchant à comprendre ce qui motive ses recherches. Cet intérêt s’inscrit aussi dans un engagement personnel. Je collabore régulièrement au magazine Lambda à Vienne, destiné à la communauté LGBTIQ+, où je traite de sujets scientifiques et médicaux. Ce travail m’a sensibilisée aux questions de représentation et aux parcours atypiques dans le monde académique. Aborder ce portrait, c’était aussi une manière de poursuivre cet engagement dans un autre contexte éditorial.
Le sujet n’a pas été immédiatement accepté par la rédactrice en cheffe de L’uniscope. J’ai dû défendre l’absence d’un angle d’actualité fort. Une première piste – un symposium organisé par le chercheur sur les questions de sexe et de genre en début d’année – n’a pas pu être exploitée dans les délais. (Finalement, par une coïncidence chanceuse, j’ai pu rattacher le portrait à l’ouverture d’un centre de recherche en théorie de l’évolution à l’Unil, annoncée peu avant publication.)
L’entretien s’est déroulé sous la forme d’une promenade, à la demande de l’interviewé. Les conditions étaient difficiles : il faisait très froid, ce qui rendait la prise de notes impossible en marchant. J’ai également choisi de ne pas utiliser d’enregistreur, car j’ai senti au début une certaine réserve chez mon interlocuteur. Un risque assumé, qui m’a obligée à être entièrement présente dans l’échange, à écouter avec une attention accrue et à reformuler régulièrement pour m’assurer d’avoir bien compris. Cette approche m’a beaucoup appris, mais a aussi exigé une rigueur immédiate : à la fin de la rencontre, je me suis assise pour consigner les éléments essentiels, puis j’ai complété par des recherches pour clarifier certains concepts théoriques. Cela m’a permis d’aborder l’écriture avec une matière riche et déjà bien structurée.
Au fil de la promenade, j’ai été frappée par l’évolution de mon interlocuteur. Très réservé au départ et peu enclin à se mettre en avant, il s’est progressivement ouvert. Cette transformation a guidé mon écriture. J’ai fait le choix de ne pas viser l’exhaustivité biographique, mais de capter cette progression et, à travers elle, l’essence du personnage.
Le retour du chercheur après publication a confirmé ce choix. Initialement hésitant, il s’est dit très satisfait du portrait. Cette réaction m’a marquée car elle illustre exactement ce que je cherche à faire : établir une relation de confiance pour permettre à des profils discrets de se livrer, et rendre ainsi visibles des parcours qui le sont rarement – particulièrement dans le monde académique. C’est une démarche que je souhaite poursuivre dans ma pratique journalistique.
